Nelly Saunier a travaillé pour Jean-Paul Gaultier (le Boléro perroquet, c'est elle) et pour d'autres grands noms de la mode : Paco Rabanne, Chanel, Yves St Laurent, Jean-Charles de Castelbajac... Jusqu'au 26 juin, elle expose à la Maatgallery, dans le cadre d'une exposition sur l'art et le design, trois créations : Jamna, Hamaya, et Trèfle.
D'où vous est venu cet amour pour la plume ?
C'est très particulier, c'est d'abord un amour pour la nature, puis une rencontre avec un matériau et un savoir-faire. J'ai appris ce savoir-faire au lycée Octave Feuillet, où j'enseigne depuis 20 ans. J'ai suivi des études de designer textile à Olivier-de-Serres, des études qui m'ont amenée à connaître d'autres univers, d'autres domaines et surtout d'autres dimensions au niveau artistique. Mais je suis toujours revenue à la plume, à cette envie de raconter des histoires au travers d'objets, à travers différents projets : par exemple, une armure en plume qui représente Henri II en parade pour recevoir ses généraux.
Qu'est-ce qui vous plaît dans la plume : le toucher, la technique ?
La richesse de la matière au niveau de ses correspondances colorées, de ses effets, de la diversité des oiseaux. Après j'aime également l'univers de l'oiseau. Bien sûr on ne peut pas avoir les plumes de tous les oiseaux parce qu'il y a beaucoup de réglementations sur la protection des espèces. On est autant dans la préservation des techniques et du travail de façonnage que dans la préservation de la matière en elle-même. Comme la fourrure, les écailles ou l'ivoire, il y a une notion de protection maintenant.
Qu'est-ce qui est techniquement le plus difficile avec la plume ?
Le plus difficile, c'est le temps qu'on y passe. Ce n'est pas une difficulté, c'est une gestuelle, un travail de longue haleine. On amadoue la matière, on fait ce qu'on veut avec ce qu'on a ; pour moi, chaque plume est unique, différente... 50% du travail c'est l'œil, c'est trouver la similitude entre les plumes, pour chaque oiseau. Quand on commence une œuvre, il faut chercher un chemin créatif. Progressivement, ça donne des objets inattendus comme Hamaya qui est sorti des sentiers battus au travers de la plumasserie. On ne connaît pas ça dans les luminaires classiques.
Qu'est-ce que vous préférez : conserver le coloris naturel des plumes, ou les teindre ?
J'aime les plumes en général, qu'elles soient teintées ou naturelles. Tout dépend du projet. Pour Hamaya, c'est une plume teintée, et c'est par sa couleur que nait l'idée du dégradé, de l'arc en ciel. L'œuvre est constituée de 168 tiges porte bonheur, c'est un concentré de chance. En même temps, ça représente le prisme de la lumière, avec le plexi qui, quand on regarde au travers le filtre de la lumière, reflète toutes les couleurs de l'arc en ciel.
Parlez nous des trois pièces exposées ici, qui s'attachent plus au design...
C'est fascinant de relier les métiers d'art avec la main, le savoir-faire, la tradition de coudre des ganses, des perles, de broder et de plumer, pour arriver à une pièce comme Hamaya où il y a un peu plus de design. Ca montre que la plumasserie n'est pas seulement quelque chose de galvaudé, d'enfermé et de restreint uniquement dans le domaine de la mode. Ca peut s'ouvrir à d'autres choses. Et puis après, il y a les deux autres œuvres, le cœur et le trèfle qui sont là aussi, qui sont des objets plus anecdotiques : le cœur c'est l'amour, etc... Ils ont chacun leur histoire, le cœur s'appelle Jamna, cen hommage à l'amour du roi qui a construit le Taj Mahal pour sa reine. Mes objets sont toujours liés à des histoires, ce sont des histoires.
Comment définissez-vous votre travail, entre design, art et mode ?
Et bien justement, je me définis comme plasticienne d'abord, comme plumassière aussi, et comme désigner, forcément. Ce sont des termes, des étiquettes qu'on colle aux gens parce qu'on veut les conditionner dans quelque chose. Je reste ouverte à beaucoup de choses artistiquement parlant, ça peut être une pièce monumentale en plumes, et ça peut être une chose extrêmement petite et délicate avec des plumes miniatures. D'un pendant à l'autre, de la mode au design, il y a plein de chemins de créations. Le plus important, c'est d'ouvrir un chemin pour proposer toujours quelque chose d'inattendu et séduisant. Les oiseaux séduisent avec leur plume, et les humains agissent pareillement.
(quelqu'un touche à l'œuvre)
Si vous pouviez ne pas toucher ce serait gentil! C'est pour le yeux. Tout le monde a toujours envie de toucher, mais c'est pour les yeux.
Côté séduction, la plume est-elle mieux portée par Zizi Jean Maire ou par Barbara?
Le music-hall est un autre domaine de la plumasserie. J'y suis moins sensible parce que ça a un côté moins raffiné dans le sens où moi je l'entends. C'est du monumental, ça doit se voir de très loin, ça prend donc forcément une forme gigantesque. Ce n'est pas pour me déplaire mais - au niveau de mon travail - je suis plus sensible à des choses réservées à la parure de mode. c'est une question de sensibilité, ça existe dans ce domaine, et c'est ce qui nous a fait pérenniser, le cabaret, et le théâtre aussi.
De moins en moins de personne disposant de votre savoir-faire..
Défendre les métiers d'art, c'est défendre les savoir-faire. Il faut batailler, se proposer, se mettre sur la scène. C'est parfois grâce aux interviews parfois qu'on se fait connaître.
On est très méconnu, où même je dis souvent, déconnu. C'est un mot qui n'existe pas, mais on doit nous re-découvrir, ça réouvre tout le champ de ce qui a été l'histoire même dans nos sociétés d'ici ou d'ailleurs, quelque chose qui a suivi l'homme depuis toujours.
L'homme a toujours eu comme symbole très fort le port du trophée, le port des plumes, donc on peut maintenant porter les plumes plus intérieurement, dans sa décoration d'intérieur, au travers d'une pièce comme Hamaya; ce ne sont plus les mêmes symboles, mais on est toujours parés.